C'est pourquoi nous en publions déjà cette partie restaurée
On constate qu'à son endroit, Richard a adopté un parti pris de narration différent puisqu'il semble décrire lui-même un épisode qu'aurait vécu Du Château. Or, certains détails comme la référence au simulateur haptique appartient directement à une expérience de Richard tandis que Tolson qui est mentionné ne figurait pas du tout dans le cadre même de cette expérience.
CHAPITRE
X
Les enfants de l'amour de Dieu.
Ils étaient tous vêtus du même te-shirt bleu au dos
duquel était sérigraphié Dieu est amour.
Ils avaient installé une sono sous l'auvent de la cathédrale et
certains chantaient à tue tête la gloire de Jésus, accompagnés du
fracas de deux guitares électriques et d'une batterie déchaînée.
D'autres dansaient furieusement comme saisis dans une transe,
transportés par leur foi, la musique et leur propre allégresse. Sur
la place entourant la cathédrale, par groupes de deux, ces jeunes
gens allaient au devant des quelques passants qui s'étaient arrêtés,
intrigués par ce concert inattendu. Ils leur donnaient à lire leurs
prospectus et s'évertuaient, par leur candeur bonhomme à tenter de
leur faire partager leur foi et leur bonheur sacré.
Assis devant son verre de vin blanc, à la terrasse de
l'un des bars de la place, Du Château observait leur manège depuis
un bon quart d'heure. Avant de venir s'installer à ce café, il avait croisé
les jeunes gens et failli les interpeller, s'imaginant bien leur
dire : « votre équation, là derrière vous, elle est
juste, mais elle est à l'envers ! Ça n'est pas Dieu qui
est amour, mais amour qui est Dieu, et là, voyez-vous ça change
tout ! Ça révèle simplement l'affectivité de tout l'univers,
qui est partout, à toute échelle, qui régit tout et à partir de
là, mes enfants, la mort elle-même voyez-vous, elle n'existe plus !
Et plus de mort ! Plus d’Église et de salut des âmes !
plus de curés ! Ça vous la coupe hein ? ». Il en riait
presque en lui-même, mais bien entendu il s'était abstenu. Il ne
s'était tout simplement pas imaginé à ce moment là devoir
peut-être perdre toute sa soirée à palabrer et parlementer avec
eux, il avait mieux à faire et en attendant il préféra s'installer
à cette terrasse et observer leur manège d'un œil finalement
amusé.
Il se rendit compte que peu à peu, la musique s'enflait
et que bientôt s'enflait également l'attroupement entourant ce
podium improvisé. Plusieurs de ces passants qui s'étaient attardés
esquissaient l'un après l'autre à leur tour, d'abord de vagues
mouvements plus ou moins dans le rythme puis ensuite, de véritables
danses dans la musique de toutes ces chansons consacrées à la
gloire de ce dieu.
Du Château ne put réprimer une grimace. Les fréquences
des basses traversaient toute la place et il voyait devant lui la
surface de vin blanc dans son verre accuser en saccades le rythme que
déversaient les amplis. Il se souvint tout-à-coup ces expériences
dans le simulateur où l'avait un jour conduit Tolson. Il s'agissait
d'une interface à retour d'effort extrêmement perfectionnée qui
donnait l'impression tactile de toucher des objets qui n'existaient
que dans la base de données. Tandis que Tolson lui demandait à côté
d'exprimer ce qu'il ressentait il s'aperçut peu après s'être mis à
parler que les vibrations de ses propres mots à ses oreilles
entraient en résonance avec les vibrations de l'appareil et que
c'était comme si, quelque part dans sa conscience, le fait de parler
nourrissait la vraisemblance des objets que lui suggéraient le
simulateur et qu'en même temps, ses propres paroles semblaient
prendre un chemin différent dans sa conscience, comme si elles
devenaient à leur tour des objets haptiques, se matérialisaient en
quelque sorte dans sa conscience. Mais de plus il lui apparaissait
que les paroles mêmes de Tolson qui insistait, très fier de l'effet
de son application, ces paroles elles-mêmes venaient se concrétiser
pareillement, prendre corps en quelque sorte dans ses pensées. Les
vibrations infimes du simulateur semblaient créer un lien physique
entre la résonance osseuse qui accompagnait le flux de sa propre
voix et les réactions de son oreille interne. Tout à coup, les
mots, sollicités par ces différentes vibrations prenaient une
densité nouvelle dans son esprit, produisant des émotions
inconnues, comme si leur sens s'était ouvert à une nouvelle
dimension. Une forme de sensualité se constituait, produisant un
trouble proche des émotions violentes qu'engendre parfois le
gazouillis amoureux des ébats sexuels. Il était ressorti de cette
expérience considérablement troublé en se promettant de chercher
un jour à comprendre la nature de ce phénomène.
Revenu au présent, il comprit alors ce qui avait activé
de tels souvenirs dans le spectacle que lui donnaient les membres de
cette secte. « Les salopards », se dit-il, ils
connaissent bien la musique ». Ils conditionnent leurs proies
en les livrant aux vibrations extrêmes de cette musique et leur
déversent en même temps toutes leurs salades de pseudo-spiritualité
malsaine. Il se voyait bien revenir vers eux mais non plus pour
parlementer avec eux, mais leur rire au nez, singer leurs propres grimaces, peut-être finalement leur dire tout ce qu'il savait, mais finalement, il renonça et quitta cette place pour se rendre à son précieux rendez-vous.
A ce moment, en de nombreux points de la place, de ces passants arrivés isolés une heure plus tôt il s'était formé un ondulant nuage de gesticulations incohérentes, saccadées, dans lesquelles, les yeux perdus dans le vague, ces pauvres gens soudain capturés s'enhardissaient de gestes extrêmes, de pauses lascives ou de postures grotesques, enivrés du mélange étrange de ces rythmes qui traversaient sournoisement leur corps et que le message religieux délayait au fond de leur crédulité. Tous reprenaient en cœur ces refrains risibles, totalement insouciants du grotesque de la situation dans laquelle ce dispositif captieux les avait enchaînés.
TRANSITION
De
la même manière que dans le chapitre 2, Richard a retranscrit tels-quels les éléments du tapuscrit en introduisant dans un autre
caractère, la suite d'éléments provenant du
tapuscrit de Du Château.
...
A partir de ce besoin de religions les hommes ont engendré différents Dieux à leur image. Les hommes aiment à penser que ce qui est au fond de chacun tout comme ce qui nous dépasse, est quelque chose de forcément bienveillant et qui obéit à cette même nécessité d'amour qu'est la forme de notre conscience.
A partir de ce besoin de religions les hommes ont engendré différents Dieux à leur image. Les hommes aiment à penser que ce qui est au fond de chacun tout comme ce qui nous dépasse, est quelque chose de forcément bienveillant et qui obéit à cette même nécessité d'amour qu'est la forme de notre conscience.
Chez
les chrétiens, la représentation consistant à déclarer que Dieu
est Amour prend tout son sens lorsque l'on inverse cette
équation. Et pourtant, Saint-Luc ne dit-il pas dans son évangile "Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie,il ne peut être mon disciple"...
C'est l'Amour qui est Dieu au sens où ce lien d'attraction naturelle entre tous les hommes est le principe même du sens de notre vie.
C'est l'Amour qui est Dieu au sens où ce lien d'attraction naturelle entre tous les hommes est le principe même du sens de notre vie.
Nous
ne sommes dans cette vie terrestre que pour glaner l'affection des
autres,pour emplir notre pensée de toutes les merveilles qui
peuplent cet univers afin de déployer la conscience et cet amour
pour en être ensuite, par delà cette porte que l'on nomme la mort,
les porteurs les récepteurs, les relais immatériels mais pleinement
conscients de toute la finalité du monde. C'est le dépassement de
tous les mirages de notre vie terrestre, de toutes les illusions que
nous apporte l'ignorance du sens final de notre vie qui nous permet
de nous emplir de cette conscience. C'est elle qui finalement nous
déploiera vers l'éclosion finale, riches de ces trésors et emplis
de conscience et propulsés dans l'éternité.
...
(commentaire)
On
retrouve dans ces réflexions des éléments qui étaient déjà
développés dans le souvenir du rêve de PKD...)
Nygren écrit : « Dieu n'est pas l'objet final de l'amour du prochain ; Il en est le point de départ et la raison d'être. Dieu n'est pas causa finalis mais causa efficiens de cet amour. Dieu n'est pas à l'origine de cet amour en tant que « premier moteur immobile » mais lui-même compris dans ce mouvement. Etant agapè, Il crée l'agapè. Il n'est pas à l'origine de cet amour en tant qu'être aimé, mais parce qu'Il aime. « Pour l'amour de Dieu » n'a pas ici une signification téléologique mais exclusivement causale. Dieu étant agapè, tous ceux qu'Il aime et qui sont saisis et vaincus par son amour doivent reporter cet amour sur leur prochain. L'amour de Dieu passera ainsi, immédiatement dans l'amour chrétien du prochain ».
On voit bien dans ces réflexions qui parcourent tant de siècles depuis bientôt deux millénaires que cette question de l' amour de Dieu traverse les tourments des croyants comme une épée qui les pourfends tous de part en part. Mais si l'on reprend ce mystère différemment, et pas non plus du côté de la terrible akédia que constitue ce poison du doute, mais du côté de l'objet lui-même de cet amour, en toute bienveillance mais en considérant la possibilité de son invraisemblance ? Que se passe-t-il alors si l'on envisage que ça n'est pas la nature du sentiment lui-même qui fait le plus question, mais la présence présumée de son objet ??? Envisager qu'Il n'est pas, que cet agapè existe bien mais que sa cause peut être ailleurs et là on trouve subitement un levier en mesure de rétablir l'édifice mystérieux dans une figure accessible. Qu'à la place de cet amour ontologique, on reconnaisse comme telle cette affectivité de l'univers, tout simplement. Ce serait trop simple ou même trop simpliste ? Mais alors d'où vient, sinon que du désarroi fondamental, ce besoin de préférer l'espoir d'une présence divine, emplie d'amour à cette conscience pourtant si fortement présente à nous, d'être traversés, d'être constitués nous-mêmes de ces éléments particulaires possédant par eux-mêmes, dans leur simple nature, cette force qui fait qu'aucune de ses particules ne se tienne en indifférence envers chacune des autres qui l'entoure ?
Nygren écrit : « Dieu n'est pas l'objet final de l'amour du prochain ; Il en est le point de départ et la raison d'être. Dieu n'est pas causa finalis mais causa efficiens de cet amour. Dieu n'est pas à l'origine de cet amour en tant que « premier moteur immobile » mais lui-même compris dans ce mouvement. Etant agapè, Il crée l'agapè. Il n'est pas à l'origine de cet amour en tant qu'être aimé, mais parce qu'Il aime. « Pour l'amour de Dieu » n'a pas ici une signification téléologique mais exclusivement causale. Dieu étant agapè, tous ceux qu'Il aime et qui sont saisis et vaincus par son amour doivent reporter cet amour sur leur prochain. L'amour de Dieu passera ainsi, immédiatement dans l'amour chrétien du prochain ».
On voit bien dans ces réflexions qui parcourent tant de siècles depuis bientôt deux millénaires que cette question de l' amour de Dieu traverse les tourments des croyants comme une épée qui les pourfends tous de part en part. Mais si l'on reprend ce mystère différemment, et pas non plus du côté de la terrible akédia que constitue ce poison du doute, mais du côté de l'objet lui-même de cet amour, en toute bienveillance mais en considérant la possibilité de son invraisemblance ? Que se passe-t-il alors si l'on envisage que ça n'est pas la nature du sentiment lui-même qui fait le plus question, mais la présence présumée de son objet ??? Envisager qu'Il n'est pas, que cet agapè existe bien mais que sa cause peut être ailleurs et là on trouve subitement un levier en mesure de rétablir l'édifice mystérieux dans une figure accessible. Qu'à la place de cet amour ontologique, on reconnaisse comme telle cette affectivité de l'univers, tout simplement. Ce serait trop simple ou même trop simpliste ? Mais alors d'où vient, sinon que du désarroi fondamental, ce besoin de préférer l'espoir d'une présence divine, emplie d'amour à cette conscience pourtant si fortement présente à nous, d'être traversés, d'être constitués nous-mêmes de ces éléments particulaires possédant par eux-mêmes, dans leur simple nature, cette force qui fait qu'aucune de ses particules ne se tienne en indifférence envers chacune des autres qui l'entoure ?
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