Le tapuscrit de Duchâteau

Du tapuscrit de Hubert Du Château, nous n'avons pu recueillir pour l'instant que cette seule page que Richard Grenelle avait lui-même recopiée in extenso au début de son journal.
Nous avons multiplié nos efforts pour la restaurer car elle constitue assurément le premier élément d'explication de ces écrits.
Pour le reste de ce tapuscrit, tel que l'expose le texte introductif d'AMAZING il semble avoir effectué durant son séjour sous-marin une forme encore inexpliquée de "symbiogenèse bio-cybernétique" qui a produit le biotope responsable des messages apparus en 2006 sur divers médias.
Toutefois, il est fort probable que d'autres fragments avaient été également transcrits par Richard Grenelle avant sa disparition et nous espérons les retrouver au cours de la restauration de son journal...


"Ce matin je me suis éveillé d'un rêve étrange, un rêve lucide comme disent les spécialistes. J'étais assis à mon bureau, je devais écrire une lettre importante à un éditeur, mais surtout je me sentais physiquement présent comme jamais je ne m'étais ressenti dans un rêve. A tel point que j'hésitais à trancher sur le fait de savoir si je dormais encore ou si j'étais éveillé. Puis, tout-à-coup j'étais dans mon salon avec un manuscrit dans les mains et PKD était assis dans le fauteuil en face de moi. Je le voyais comme s'il était vivant. Il me dit "Laisse tomber ce truc, écoute-moi". Le sentiment de réalité de sa présence, bien qu'il était mort depuis plus d'un an était aussi troublant qu'était tenace mon impression d'être totalement éveillé. Il reprit alors ces mots que je m'empresse de transcrire avant qu'ils ne s'échappent de ma mémoire.

"Hubert, de notre vivant, nos connaissances en matière de physique ne font qu'effleurer la surface de la réalité, nous le savons bien, mais pas à ce point. A présent, je peux accéder instantanément aux régions les plus reculées de l'infiniment petit et de là revenir aux confins les plus lointains, à des années lumière de ce que je pouvais concevoir de l'immensité de l'univers.
Et surtout, cette conscience évolue avec une telle soudaineté entre ces extrémités que c'est absolument comme si j'étais littéralement déployé dans tous les replis du temps ! J'éprouve alors ce sentiment exaltant de ressentir que le temps est ici aboli et que de la même manière que pour les nourrissons, mon corps et l'espace tout entier ne font plus qu'un !
Il ne s'agit pas d'une idée ou d'une image. Il ne s'agit pas d'un rêve ou d'une quelconque hallucination. C'est un ressenti physique d'une extraordinaire densité !
Bien que je ne l'éprouve plus comme tel, mon corps entier participe de cette conscience comme mémoire infinie de mes perceptions. Je vois et j'entends en tous sens, à toutes distances et bien que je ne possède plus aucun membre, toutes les mille nuances du toucher me sont accessibles en même temps, en tous points de l'espace non seulement autour de moi mais en toutes directions et distances pour peu que je concentre mon attention sur cette simple volonté.
La volonté, tiens, justement.
Elle n’apparaît plus comme cet effort d'un acte psychique. Elle me semble n'être qu'un banal déplacement de la conscience dans un ensemble de capacités mentales qui n 'exigent plus la moindre concentration. Une sorte de dépaysement de la pensée qui ne m'occupe plus comme sujet mais plutôt, si je devais lui donner une forme, un essaim d'idées aux mouvements incroyablement fulgurants qui de mon vivant, m'auraient parues à coup sûr insaisissables, indiscernables même.
Je te dis je mais cela n'a plus aucun sens. Bien que je dise ma conscience, je ressens pourtant PHYSIQUEMENT qu'il n'y a plus la même distinction entre ce que je perçois comme étant d'autres consciences et celle que je sais être la mienne. Je suppose ces autres consciences d'être celles de ce qui m'entoure ici. Je ne suis pas seul ici. Je me sens prolongé, ramifié à toute une densité vivante qui me traverse et dans laquelle je me déploie à l'infini. Comme si tous les êtres vivants parvenaient à partager enfin leur conscience d'être.
Toutes ces sensations m'ont provoqué dès la première seconde un sentiment extraordinaire d'être présent dans tout l'infini et dans toute cette temporalité en sommeil. D'être ainsi tout en étant rempli de tout ce que j'ai pu éprouver depuis mon premier jour.
C'est dans ce monde inimaginable que je suis arrivé en me croyant mourir.
Je peux venir constamment vers vous tous mais aucun ne semble m'entendre. Alors je vais te livrer, à toi dont j'occupe les pensées comme un regret funeste, un récit qui devrait bousculer l'humanité.
Ce n'est qu'un début, mais à présent que cette brèche s'est ouverte dans les limbes où couve l'humanité, bien que je ne puisse plus écrire je vais te livrer ce témoignage. Je sais que s'il parvient jusqu'à toi, sa volonté sera si puissante qu'il trouvera, que tu le veuilles ou non, les moyens d'atteindre l'ensemble du monde".

SF. août 1983

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire