C'est parce qu'il était dans les dernières pages du livret de Richard Grenelle qu'il a pu être suffisamment conservé mais aussi, il semble appartenir aux derniers jours de son séjour à San Francisco.
CHAPITRE IV
Avant mon prochain départ je m'étais décidé à aller
faire ce dimanche, un dernier tour vers la plage de Pacifica. Il
faisait encore trop frais pour songer à se baigner mais j'étais
venu me poster sur cette frange mouvante du rivage. Figé à la
lisière de cette plage, à peine les pieds dans l'eau, je regardais
ce sable blanc, constellé de milliers de minéraux aller et venir
avec les vagues se faufiler autour de mes jambes. Je contemplais ce
sable, ou peut-être même son simple mouvement. C'était une sorte
de déformation de mon travail d'animateur que de chercher parfois à
ne saisir que le mouvement des corps, de perdre la notion de toute
forme pour tenter de saisir l'essence, la dynamique intime de ce
mouvement. Progressivement, je me pénétrais de cette image et je
m'aperçus que machinalement, j'avais relevé la tête et laissé mon
regard se perdre jusqu'au bout de l'horizon. J'avais ainsi relevé la
tête sans penser, ne conservant en mémoire que le grain de ce
chatouillement qui se répétait et les mouvements encore activés
quelque part dans mon cortex visuel. Je savourais cet instant de si
totale sensibilité en me demandant si j'aurai à nouveau l'occasion
de revenir un jour ici. Tandis que j'étais ainsi posté comme un
guetteur scrutant un horizon intérieur de son destin, il se passa
alors quelque chose d'étrange dans mon esprit entre ce mouvement de
ma pensée et les chatouillements que provoquaient sur mes pieds les
continuelles vagues de sable fin. Mes yeux s'étaient posés
machinalement sur un point de la plage devant moi et ce point me
parut alors être le centre axial autour duquel tout ces mouvements
me semblaient s'articuler. Non pas les seuls mouvements naturels,
mais les mouvements de mon âme, les fluctuations de mon attention,
les va et vient incessants qui se déroulaient dans mon esprit entre
ma mémoire et cette perception du monde extérieur qui semblait tout
à coup étonnamment familier, organiquement relié à moi comme si
la plage, les rochers, l'océan tout entier me paraissaient être
eux-mêmes dans mes pensées, comme s'ils se confondaient alors avec
une projection de mon imagination. Cela me rappelait un peu l'Aleph
de Borges, non pas cette sorte de trou noir métaphysique qu'il avait
surpris dans le sombre recoin d'un escalier, mais un corps mental
étrange, directement projeté devant moi par une sorte d'enfantement
subit entre des perceptions et des remémorations tout-à-coup
étreintes dans une indémêlable confusion.
C'était, pour mon attention tout-à-coup aiguisée
comme si ces minuscules courants de sable s'agençaient pour donner
vie à des formes précises dont les mouvements auraient voulu
m'adresser quelque signe. Mon regard revenu sur ces mouvements me
semblait hésiter entre la contemplation intérieure d'un rêve et
celui d'un guetteur confondu par l'imprécision des formes d'un
minuscule paysage aussi changeant. Dans le jeu de cette hésitation,
il me semblait alors que ce manège voulait lui aussi m'inviter à
déceler quelque nouveau message. Que pouvaient donc être ces
formes ? Des lettres ? Dans la répétition insistante de
ces mouvements, j'attendais malgré moi un message essentiel, à
nouveau l'un de ces messages mystérieux qui se succédaient depuis
ma rencontre de Du Château.
Comme je m'étais encore plongé ce matin là dans
l'examen de ces tapuscrits avant de prendre la route, leur teneur
obsédante semblait toujours à l’affût de mon attention. Il est
clair que je ne parvenais plus à m'extraire de cette tentation de
devoir déchiffrer partout de nouveaux signes. A ce moment là, il me
sembla qu'en s'enroulant autour de mes pieds, chacune des vagues au
sable coloré d'éléments minéraux dessinait fugitivement la figure
d'une lettre. Je me livrais au chatouillement de cet inlassable
mouvement et fus presque tenté de vouloir retenir mentalement les
lettres que je croyais déceler dans ces mouvements.
Je ne sais combien de formes de lettres j'avais ainsi
laissé filer entre les intervalles de ma mémoire, mais lorsque
après un long moment de ces étranges observations je me mis à
vouloir les agencer, y trouver un quelconque sens, cela ne donnait
qu'une succession évidemment incohérente, impossible et je réalisai
soudain l'absurdité de cette démarche. Que cherchai-je au fond dans
ce mouvement de vouloir encore déceler ici un nouveau message ?
Je restais ainsi encore longtemps le regard vaguement
posé sur les flots tandis que le soleil commençait à décliner. La
lumière atteignait ce moment où à perte de vue se confondent les
brumes et la ligne d'horizon. Presque subitement, la lumière déclina
ou plutôt sembla se disperser dans une morne grisaille et le sable
'émouvant' ne me renvoyait plus ces éclats colorés qui m'avaient
fait entrevoir toutes ces lettres se glissant autour de mes pieds ;
je ne voyais que des grains d'argent, par milliers emportés dans ce
mouvement continuel et c'est alors que me vint à l'esprit cette idée
que ces quelques messages avaient introduit les fragments d'une
conscience nouvelle en moi. Quelque chose qui se construisait comme
un émerveillement, comme une conscience de la matière dont je
retrouvais son saisissant pouvoir de s'imprimer en modelant et
pétrissant l'esprit comme une présence pénétrant physiquement
l'imagination.
Cela me rappelait ces émois lorsque bien avant de
m'être passionné pour ces mondes virtuels, je suivais les ateliers
de modelage au Beaux Arts et j'étais chaque fois saisi de
l'intensité de l'échange qui se produisait dans le regard que mon
corps tout entier semblait devoir emmagasiner pour parvenir à
retraduire au bout de mes doigts ce monde vivant que le modèle
exposait à ma vue. Il fallait, me disais-je, que ma conscience de ce
corps se diffuse en moi pour que mes doigts parviennent à trouver la
forme que mes yeux saisissaient.
Tandis que je gravissais le chemin qui me ramenait à la
voiture, je repensais à ces questions qui s'étaient si souvent
posées pour moi avec cette passion que j'avais toujours eue pour le
dessin des formes et le monde de l'écriture.
L'univers des images de synthèse dans lequel je
baignais depuis quatre ans avait été une révélation immédiate
qui m'avait rapproché de la fascination qu'exerçaient chez moi les
mondes de la science fiction. Créer des formes en entrant simplement
des instructions complexes sur un clavier d'ordinateur avait été
pour moi une forme de symbiose, de propulsion dans cette modernité
et une libération prodigieuse. Étant gaucher de naissance, je
m'étais emparé dans mon enfance de la machine à écrire qui
trônait dans le bureau familial et j'avais fini par apprendre à
écrire à l'aide de tous mes doigts à force d'exercices et
d'entêtement. Le contact avec les claviers des ordinateurs se fît
alors pour moi avec une certaine facilité. Je n'avais qu'à
assimiler les instructions que je notais de mes professeurs et je
pouvais les entrer sans regarder ailleurs que l'écran où
s'inscrivaient les formes ou les mouvements que produisaient les
programmes. Cette idée que des lignes de code informatique pouvait
générer des formes, des mouvements, produisait chez moi une
fascination extraordinaire. J'avais l'impression d'occuper moi-même
ces univers de science fiction qui avaient si longtemps ébloui ma
jeunesse.
Mais là, tout-à-coup, c'est quelque chose de la
matière qui semblait être revenu se rappeler à mon bon souvenir.
Curieusement, cette infiltration dans ma vie à la fois de l'un de
mes auteurs fétiches, ou au moins de quelque chose de son «esprit »
et que cette chose là vienne non pas constituer quelque nouveauté
romanesque mais plutôt me ramener vers la matière, vers le monde
réel, cela était pour moi un élément particulièrement troublant.
Lorsque je m'installai au volant du Subaru, j'étais
surtout pressé de revenir à la maison pour écrire mais tout autant
j'étais à la fois furieux d'être encore si loin d'elle et pourtant
si pressé de pouvoir retrouver Lô, d'en parler avec elle, de
partager ce quelque chose de confus qui me semblait dépasser non pas
mes seules pensées, mais cette idée précieuse que derrière mes
rêveries se développait une conscience qui allait au delà de
moi-même, au delà même de toutes les pensées que je pourrais
développer.
Les embouteillages bloquaient les rampes côtières de
San Francisco comme à peu près tous les soirs de retour de
week-end. Sur les gigantesques panneaux publicitaires alternaient des
réclames diverses qui défilaient pratiquement plus rapidement que
nos voitures entassées les unes derrière les autres. Je les
regardais à peine mais je fus surpris tout-à-coup, au moment où
une page disparaissait, de son simple dépouillement qui contrastait
étrangement avec les graphismes aux couleurs tapageuses des autres
annonces avec lesquelles elle alternait. J'espérais la voir repasser
sur le déroulant avant de dépasser le panneau et me promis de mieux
l'observer. Elle revînt enfin à nouveau avant que la file ne
reparte. Un fond blanc et comme l'agrandissement de caractères
dactylographiés, cette seule phrase en lettres noires occupant tout
l'espace du panneau. « L'amour
est notre première expérience de l'Univers. Il est la principale
leçon qu'il nous donne de sa finalité, la mort est la suivante »...
Cette
fois-ci je pus prendre une photo. Au moins on ne me dira pas que je
deviens fou.
Un furieux concert
de coups de klaxon me sortit brutalement de ma perplexité. La file
s'était bien avancée et je dus aussitôt repartir sans pouvoir
comprendre si j'avais bien lu, si je ne me jouais pas encore des
tours car il me paraissait évident que cette phrase s'inscrivait
dans la suite des messages qui depuis tous ces jours me semblaient
tous reliés à ma rencontre de Du Château.
Photo argentique tirée à partir de négatifs que Richard avait oubliés à son hôtel et qui purent être récupérés par les Services Spéciaux.

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