Ce qui ressemblait au début d'un récit a miraculeusement été retrouvé intact dans l'une des flight case de Richard. Ecrit sur sa petite machine portative, il l'avait mis en page comme un roman et même nommé La fin de la mort, Chapitre I.
Le traitement du temps comme la recherche formelle semblent absents de cette écriture. Cependant, dans sa forme, c'est comme s'il avait voulu lui donner la forme d'une édition. Par exemple, dans plusieurs chapitres, lorsqu'il a reproduit les pages du tapuscrit de Du Château, il a adopté une écriture différente.
Le connaissant bien, Lô et moi avons pensé que Richard avait voulu adopter cette forme par jeu en se voyant tout-à-coup lui-même plongé dans un roman de science-fiction. Peut-être aussi est-ce une distance qu'il a voulu opérer avec le contenu pour échapper à trop d'affects dans son écriture...
Le traitement du temps comme la recherche formelle semblent absents de cette écriture. Cependant, dans sa forme, c'est comme s'il avait voulu lui donner la forme d'une édition. Par exemple, dans plusieurs chapitres, lorsqu'il a reproduit les pages du tapuscrit de Du Château, il a adopté une écriture différente.
Le connaissant bien, Lô et moi avons pensé que Richard avait voulu adopter cette forme par jeu en se voyant tout-à-coup lui-même plongé dans un roman de science-fiction. Peut-être aussi est-ce une distance qu'il a voulu opérer avec le contenu pour échapper à trop d'affects dans son écriture...
CHAPITRE I
Mon nom est Richard Grenelle. C'est en novembre 1986 à
San Francisco, que j'ai rencontré pour la première fois Hubert Du
Château. C'était en fin de soirée dans un restaurant au nom
inattendu de Le Vaudeville,
sur Market Street à deux pas de la 8ème rue dans laquelle je
travaillais à l'époque pour des effets spéciaux.
C'était un homme trapu au visage marqué, la
cinquantaine, qui mangeait en silence en lisant le San
Francisco Chronicle à trois marques de moi
le long de ce bar interminable.
De mon côté, je lisais, relisais vaguement plutôt
pour la énième fois Ubik
que j'avais emmené comme compagnon de ce voyage. Il est resté pour
moi le plus
troublant des ouvrages de Philip K.Dick. Il relate une histoire
vertigineuse où un puissant télépathe parvient à coloniser
l'imaginaire d'un groupe de moribonds et leur faire croire qu'ils
arpentent un univers où les objets régressent dans le temps.
Alors que j'avais posé mon livre pour avaler une rasade
de bière, il en surprit le titre et ouvrit alors des yeux effarés.
Dans le même mouvement, il me héla, rayonnant d'un franc sourire :
- « are you french ?
- Heu, yes, I am... Sorry.
- Du Château, Hubert Du château, je suis français moi
aussi Monsieur Sorry, enfin à moitié. Permettez-moi de vous
interpeller, mais votre livre là ?...
- Ah ! Ubik, un roman fascinant, je ne sais pas m'empêcher de le relire, vous connaissez ?
- Ah ! Ubik, un roman fascinant, je ne sais pas m'empêcher de le relire, vous connaissez ?
- Et comment que je le connais ! Je rêvais d'en
faire la traduction française et c'est encore Dorémieux qui l'a
obtenue. Ce salopard. Je suis traducteur voyez-vous.
- Alors, vous voulez me dire que vous connaissiez
Dick ?
- Ça vous la coupe hein ? Ah oui, quatre ans déjà
qu'il nous a lâchés. Ubik,
ça fait plus de quinze ans cette histoire. Mais traduire Dick,
c'était toujours une aventure mouvementée. Si vous connaissez
l'oiseau, vous avez bien du remarquer le nombre de traducteurs qu'il
a épuisés. Infernal, il n'arrivait jamais à se contenter de son
manuscrit, jamais content l'enfoiré.
- Oui c'est vrai j'ai remarqué ça, un nombre
impressionnant. Mais parlez-moi un peu de l'homme ? Enfin si
vous voulez, mon nom est Grenelle, Richard Grenelle.
- Désolé Mon cher Grenelle, mais je dois y aller, je
veux attraper le Bart
pour rentrer jusqu'à Berkeley, tenez voici ma carte, appelez-moi à
mon bureau, je trouverai toujours un moment pour parler avec un
lecteur de Dick.
- Merci, heu je n'ai pas de carte sur moi mais promis,
je vous appelle dans quelques jours ».
Il s'était ensuite comme volatilisé dans un tourbillon
de journaux, son imperméable en bataille et son chapeau de travers.
Incapable de reprendre ma lecture, je restais plusieurs minutes comme
sidéré tant j'étais chamboulé par cette incroyable rencontre.
J'avalais la dernière lampée de mon café lorsque j'aperçus sous
le tabouret qu'il avait occupé une grosse enveloppe de papier kraft
gonflée de documents.
Je me levai et la pris en me disant que je pourrai la
lui remettre à notre prochaine rencontre et machinalement, je
regardais l'intérieur. Un livre et des papiers, une épaisse liasse
de feuillets dactylographiés, peut être deux cent pages, annotées
de nombreux signes d'une écriture nerveuse, dans tous les sens, des
passages entiers raturés.
Je sortis ensuite le livre. Il faillit me tomber des
mains.
Ubik, le scénario. Le titre
était inscrit en réserve blanc dans un grand carré noir. UBIK LE
SCENARIO ? Qu'est-ce que ça voulait dire ? Au dessus du
titre Les moutons électriques éditeur.
Mes mains tremblaient. Je l'ouvris et sur la page de
garde.
« Ubik – the Screenplay » ©
1974 by Philip K. Dick.
Sur la page de garde, sous les mots traduction
de, les noms avaient été sauvagement biffés
au stylo, traversant presque le papier, devenus quasiment illisibles,
j'éprouvais dans ce geste la rage qui avait inspirée cette brutale
vengeance et la mis sur le compte probable de Du Château.
Puis un peu plus bas :
© 2006 les
moutons électriques
pour l'édition et la traduction françaises.
2006 ??? Ubik ?
Le scénario ??? 2006 ?
Mais d'où pouvait
venir ce livre ? Quelle surprenante rencontre me disais-je en
prenant à mon tour le chemin du métro. J'avais hâte de regagner
mon hôtel et rappeler Du château le plus vite possible, mais bon,
il était déjà onze heures. Je regagnai Civic
Center Station
l'arrêt du Bart le plus proche.
Une fois installé
dans le métro, pratiquement désert à cette heure tardive, je
regardais un peu plus précisément ce livre étrange.
La dernière page
reprenait plus précisément :
Achevé d'imprimer
en avril 2006
sur les presses de
la Nouvelle
Imprimerie
Laballery
58500 Clamecy
Dépôt légal :
avril 2006
Numéro
d'impression : 6032
imprimé en France
imprimé en France
La quatrième de
couverture précisait que l'ouvrage était une adaptation du livre
pour le cinéma rédigée par Philip K. Dick lui-même, qui avait
tenu à réécrire entièrement le scénario de l'un de ses plus
célèbres romans.
A côté de l'ISBN
habituel, je remarquais alors que le prix indiqué d'une valeur de 15
n'était pas exprimé en francs ni même en dollars, mais suivi d'une
sorte de E arrondi barré de deux traits horizontaux en son milieu...
De la monnaie Joe Chip ? me dis-je en souriant.
J'arrivais exténué à mon hôtel et remis au lendemain
mes préoccupations de cette rencontre pour me coucher et m'endormir
aussitôt.
* *
C'est une odeur étrange qui me tira du sommeil. Un beau
soleil filtrait déjà par les persiennes. Je me frottais les yeux en
regardant cette lumière matinale singulière de la Californie. Cette
côte en plein ouest me rappelait l'atlantique vu de chez nous et il
me fallut un moment pour m'étonner de penser ainsi à la mer qui
était ici à plus de quatre miles. C'était pourtant bien une odeur
marine qui m'avait réveillé et instinctivement je me tournai vers
la grosse enveloppe de Du Château, d'où elle semblait provenir.
J'en ressortis le contenu et restai à nouveau confondu.
Le livre avait été inondé. Il n'y avait pourtant pas la moindre
trace d'eau dans la chambre. J'essayai de me remémorer mon retour,
oui bien sûr il tombait hier soir une petite pluie fine, mais elle
n'expliquait pas l'état d'humidité du livre. Et puis l'odeur. Je
l'approchai de mon nez et c'était évident, c'était indiscutable il
semblait à présent avoir séjourné dans la mer. Le papier était
boursouflé, les pages engluées de sel craquaient sous la main en se
décollant.
Comment avais-je pu ne pas remarquer cela hier soir ?
Je regardais à nouveau les premières pages dans lesquelles j'avais
insérée la carte de visite de Du Château et je constatais que la
date de parution et l'édition étaient à présent illisibles, les
caractères avaient été rongés par le sel, je restai ainsi de
longues minutes les yeux fixés sur cette page de garde, à me dire
que j'avais probablement dû m'endormir dans le Bart,
que la fatigue et mes lectures d'Ubik avaient
dû se mélanger sournoisement à mon sommeil...
En sortant de la douche, j'allumai cette vieille télé
qui ne m'offrait en général qu'une vague bouillie d'images et un
grésillement nasillard qui me permettait quand même de suivre les
principales informations et reconnaître les films qui étaient
diffusés.
L'émission présentait un physicien qui travaillait
dans un labo de Berkeley, Fritjof Capra qui expliquait ses recherches
autour de comportement de particules hadrons. Le comportement de ces
particules était plutôt troublant selon lui dans la mesure où l'on
découvrait qu'avec les instruments de détection dont on disposait à
présent, les mesures semblaient indiquer que lorsque ces particules
sont décomposées lors d'une collision, manifestement chacun des
éléments qu'elles émettent percute à son tour d'autres
particules, mais AVANT même d'avoir eux-mêmes été émis. Il
disait en substance que c'était là un paradoxe quantique de Chew,
le bootstrap tel que
Geoffrey Chew l'avait nommé.
Le bootstrap du hadron, paradoxe chronodynamique... Je
me précipitais ensuite hors de ma chambre en me disant qu'il me
faudrait trouver un truc dans ce genre pour arriver un jour à
l'heure à mon boulot.
Le temps d'avaler un café, j'étais sur Mission street
où je trouvai rapidement une cabine téléphonique. Je tentai de
joindre Du Château. Son bureau ne répondait pas. Trop tôt me
dis-je, je rappellerai plus tard.
En remettant sa carte de visite dans ma poche, je
découvrais une inscription dont j'étais absolument certain qu'elle
ne figurait pas la veille lorsque Du Château me l'avait remise.
Au crayon, d'une grande écriture était ainsi noté,
barrant tout le dos de la carte :
« La conscience EST l'éternité. Elle habite
tout ce qui est vivant ! PKD »
Ce message me rappela aussitôt ceux qui figuraient en
tête de chacun des chapitres d'Ubik, mais là, je n'étais pas dans
un roman et convaincu d'être bien réveillé.
Je ne revis jamais Du Château, pas plus au bout du fil
que dans les bureaux dont il m'avait donné l'adresse et qui se
révélèrent être des locaux abandonnés depuis longtemps dans
lesquels, de violentes bourrasques agitaient les stores de grandes
baies dont les vitres étaient pulvérisées et les murs recouverts
de tags.
Par contre, l'examen des tapuscrits qui me restèrent
alors sur les bras occupa toutes les dernières soirées de mon
séjour et me réservèrent les surprises les plus inattendues.
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