REGRESSION TEMPORELLE

Comme chaque jour, en ce début de soirée du 22 décembre 2006, Wendy Conley alluma son poste de télévision. A sa grande surprise, le poste n'affichait pas la mosaïque des chaînes sélectionnées mais un écran noir où tel un message d'erreur, une phrase barrait tout l'écran, scintillant de parasites comme les antiques téléviseurs. Elle dût s'y reprendre à deux fois pour s'assurer de ce qu'elle lisait, écrit à la manière d'un archaïque prompteur  « Chaque mort naturelle nourrit l'Univers. C'est ainsi qu'il s'étend constamment ».
Une demi-heure plus tard, elle savait que tous ses amis l'avaient lu et lorsqu'elle abandonna l'ordinateur pour revenir vers sa télé, les programmes avaient repris. La terre entière l'avait reçu.
La nouvelle fît un buzz d'enfer durant une quinzaine de jours, puis après bien des hypothèses telles que piratage d'une organisation sectaire, complot terroriste ou quelque nouvelle forme d'intrusion publicitaire, le sujet était descendu dans les rubriques secondaires des informations.
Le 14 janvier 2007, Wendy comme tous les abonnés de téléphones portables eut la surprise de recevoir un texto qui lui rappela aussitôt le message reçu trois semaines avant. A nouveau, elle se demanda si elle n'avait pas la berlue : « TOUS les êtres vivants sont intégrés dans cette respiration : la vie apporte la conscience qui en retour nourrit l'univers d'éternité. PKD ». On ne savait d'où il provenait mais au moins, il semblait signé.


Entre-temps, les services spéciaux des grandes nations avaient travaillé d'arrache-pied  pour identifier la source de ces émissions. Elle fût bientôt localisée au large de l’Île de Coats Island dans le sud de la baie d'Hudson, curieusement là où vingt ans plus tôt s'était écrasé le vol 947 San Francisco Paris.
Cette catastrophe avait marqué les esprits en raison de ce message en boucle qui recouvrait les enregistrements livrés par les boîtes noires de l'appareil : « Le message universel de l'infini contient la mort paisible et resplendissante de toutes formes de vie ». Les experts s'étaient bornés à conclure à un bug dû à un long séjour dans ces eaux glacées.


Alors qu'il parcourait l'épave du vol 947 par cent mètres de fond, Sam Chep fut saisi par l'éclat lumineux d'une forme arborescente qui avait pris racine dans l'intérieur éventré d'une flight case. Le squelette de son malheureux possesseur l'entourait encore de ses bras tandis que sa tête avait roulé parmi les feuillets épars qu'elle contenait. Telle une algue gigantesque elle déployait une profusion de fils extrêmement ténus enracinés dans une liasse de feuillets près des mains du voyageur qui serraient encore entre leurs phalanges décharnées ce qui ressemblait à un vieux carnet grand ouvert dans la valise. L'intensité des signaux émis par son détecteur confirmèrent à Sam qu'il se trouvait enfin devant la source du phénomène qui avait paralysé la totalité des médias électroniques trois mois plus tôt.
Avec mille précautions, il parvînt à extraire le lambeau de carnet ouvert sous les mains du malheureux passager. Il le glissa aussitôt dans l'étui destiné aux objets collectés et parvînt à déchiffrer les mots encore lisibles.
Sur la page ouverte il pouvait lire : « Tu ne devineras jamais ce qu'affiche le prompteur de l'avion ? Ce n'est pas Dieu qui est amour mais l'Amour qui est dieu. Ainsi, vous plongerez en totalité dans la lumière ».
Sam estima qu'il devait aussitôt rapporter ce carnet au chef d'équipe.


Le carnet appartenait à Richard Grenelle, réalisateur figurant sur la liste des passagers du vol San Francisco Paris. Son corps fut remis à ses proches mais ses effets restèrent à disposition des services spéciaux. Toute l'attention porta sur l'amas de feuillets à partir duquel avait proliféré le biotope responsable de l'émission d'un champ électromagnétique d'une puissance incompréhensible. Aucun des nombreux scientifiques engagés sur l'opération ne se trouvait en mesure d'apporter une explication définitive. C'était surtout la teneur singulière des messages qui attisa l'attention des experts.
Cependant le carnet que Grenelle tenait entre ses mains au moment du Crash apporta de troublantes indications. Il était partiellement effacé et tous les moyens furent mobilisés, soutenus par de puissantes fondations et entreprises qui apportèrent spontanément leur concours et leurs meilleurs spécialistes à sa restauration. Lors de ses échanges avec les enquêteurs, Lô Palin, la compagne de Grenelle apporta un témoignage sur un curieux incident revenu à sa mémoire. Durant le séjour de son compagnon à San Francisco, elle avait trouvé sur son répondeur téléphonique un message mystérieux qui semblait venir de loin et énonçait textuellement : « L'intuition est une information qui ignore la mesure du temps ». Cet indice pût être inséré dans la chronologie du journal de Grenelle et il apparût qu'il se situait quelques jours après sa rencontre avec Hubert Duchâteau. Ce traducteur lui avait laissé une carte de visite périmée au dos de laquelle était inexplicablement apparu dès le lendemain, le message suivant : « La conscience EST l'éternité. Elle habite tout ce qui est vivant, PKD »


La restauration du carnet de Grenelle révéla de nombreux faits étranges apparus à la suite de cette rencontre, comme ce rêve lucide qu'il fît la veille de son retour, où il se voyait flottant parmi les astres, parcourir l'univers en pleine conscience d'un corps indiscernable mais pourtant si intensément présent à ses sens. Ces notes ne firent qu'ajouter au trouble des événements survenus vingt ans plus tard.
Notamment on releva qu'au moment de cette rencontre, Duchâteau avait oublié une enveloppe contenant une liasse imposante de tapuscrits ainsi qu'une édition d'Ubik dont le copyright selon Grenelle était 2006, soit vingt quatre ans après la mort de l'auteur, curieusement l'année même de l'apparition du premier message. Grenelle occupa tout son temps libre à étudier ces feuillets sans parvenir à savoir s'ils provenaient de l’œuvre du célèbre écrivain dont Duchâteau s'était prétendu traducteur, s'il s'agissait d'écrits de Duchâteau lui-même ou d'un tout autre auteur. De son côté, Grenelle les avait intitulés « La fin de la mort ».
Il y relatait encore que pris dans un embouteillage sur l'autoroute de Sausalito, il resta incrédule devant un panneau publicitaire qui tout-à-coup afficha « L'amour est notre première expérience de l'Univers. Il est la principale leçon qu'il nous donne de sa finalité, la mort est la suivante »,


Au début de mars 2010, ma boîte mail ubik.interactive reçut un message ainsi libellé : « Ouvrez votre conscience. Elle est la plus grande force et la seule que partagent dans l'univers tous les êtres sans aucune distinction ».
Le même jour, un coursier de FedEx me livrait un colis. J'y trouvais les documents que les services spéciaux avaient rendus à Lô Palin. En tant que proche collaborateur de Grenelle, Lô me les confiait en précisant qu'il lui avait été instamment demandé de n'en faire jamais mention à qui que ce soit.
Après de mures réflexions, j'ai décidé de communiquer ces réflexions. J'en livre ici les premiers éléments, la suite sera publiée sur mon blog.
Selon les notes de Duchâteau ces éléments lui provenaient d'un « message astral postmortem » de PKD. C'est ce qu'il aurait décrit dans ce tapuscrit avant que son séjour dans les eaux glacées de la baie d'Hudson ne conduisent ces fragments de sens à émerger au monde en détournant les milliards d'ondes électromagnétiques présentes dans notre univers. Une forme de métempsycose cybernétique.
Si le phénomène lui-même reste à ce jour inexpliqué, par contre les divers fragments des notes de Grenelle peuvent déjà se résumer ainsi.


Nous croyons perdre la vie, mais ce passage ne serait que le moment où nous quittons cette forme passagère pour nous déployer en tout ce que nous avons pu percevoir ou imaginer.
Quand il parle de fin de la mort il ne dit pas que cet ordre atteindrait tout à coup son terme, mais que cette finalité bouleverse le sens même de notre vie.
Notre vie terrestre aurait pour but d'emplir et partager notre conscience, d'être les relais immatériels déployant cette empathie dans toute l'infinité du monde.
La maladie, l'accident ou le suicide sont les obstacles de ce terme lumineux. C'est pourquoi nous les redoutons et devons tant nous soucier les uns des autres.
L'imposture des religions n'a su que déchaîner des conflits et arracher des millions d'êtres  au sens originel de la vie.
Ainsi, la force qui tient l'univers, au delà de toutes formes par lesquelles on le perçoit est l'amour. Non celui de nos passions et tourments mais l'amour qui fait tenir toute particule dans une relation aux autres, et qui de cet intérêt fait une force.
...
Ainsi s'achevaient les premiers extraits publiés par AMAZING en janvier 2013.

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